Il me parle comme si j’avais tué son chat
(Billet d’humeur sur la sensibilité)
L’agressif. Il me parle comme si j’avais tué son chat.
Il a les yeux révulsés, les babines presque baveuses, il parle d’un ton sec, cassant et mon coeur est serré. Il me pointe du doigt, je sens qu’il pourrait lever la main. Sa colère déborde et la culpabilité m’envahit : « merde qu’est-ce que j’ai encore fait ? »
Quelque chose en moi se dérobe et sous ses yeux accusateurs, je me défais. Mon coeur tombe dans mes chaussures. Une chute vertigineuse qui me flanque une nausée immédiate. Je ne suis pas armée. Je n’ai pas de barrière. Je n’en ai jamais eues.
Je n’ai jamais eu de barrière et ça remonte au temps des chat-perchés dans la cour de récré. Maternelle à l’école Roland Vernaudon à Vincennes, en face du RER, je me souviens très bien de tout. Des copines qui me font pleurer, de leurs mots qui m’isolent, m’accusent de choses injustes. Les maitresses aussi, leurs mots qui me rangent dans des cases, qui me laissent penser que je ne suis pas à ma place. Des adultes qui déçoivent, qui me marquent de leur bétise, qui forgent des croyances à trainer toute une vie d’adulte ensuite. Des croyances limitantes.
Je n’ai jamais eu de barrières et c’est un pouvoir immense. Parce que je laisse approcher l’autre si près, que je perçois tout de lui. Là sous sa peau transparente, se cache un réseau de signaux faibles qui dessinent la carte de son histoire. Sa main qu’il range dans une poche pour cacher qu’elle s’agite, ce tic de la paupière, à peine perceptible. De l’autre je perçois tout. Ça a toujours été ma force.
Alors quand on m’accuse, qu’on me parle mal ou avec agressivité. C’est comme si mon système de captation sautait. J’ai soudain un bug dans la matrice. Mon coeur se serre, je deviens livide et j’ai un acouphène dans l’oreille. À chaque fois c’est le même cirque. Et je pense que c’est écrit sur ma gueule que je déchante.
Les gens ont ce pouvoir là sur moi. Ils peuvent me faire flancher très fort. Et aujourd’hui je suis fatiguée de cette impunité avec laquelle on me marche dessus, sous prétexte que je suis une bonne poire. Une belle grosse poire sur laquelle on déverse son courroux. C’est un peu facile et j’ai envie de conseiller à tous ces gens de d’abord faire une thérapie. Chacun son merdier intérieur, je ne suis pas responsable du vôtre. Merci d’aller essuyer vos pieds ailleurs que dans mes cheveux.
C’est bien gentil d’être gentil, mais j’ai mes limites.
Depuis les premières amitiés, les jeux dans la cour de récré, les copines, j’ai pressenti que je n’étais pas outillée. Le lien aux autres me passionne autant qu’il me met en danger.
Parce que je donne tout de moi, trop vite et trop fort, l’autre se sent légitime de m’en demander davantage. D’exiger que je sois présente, que j’écoute, que je donne de moi, encore et encore. Et puis quand je ne peux plus donner, l’autre se met en colère. Je l’ai déçu, je ne suis pas l’amie qu’il imaginait. Je donne et puis je reprends.
Ce schéma là, que je vous déballe comme si c’était très simple, j’ai mis des années avant de le comprendre. Et ça m’a couté une blinde en thérapie.
Parfois j’ai envie de tout fermer. De couper ces liens qui me font mal. Je l’ai fait souvent par le passé et ça me démange encore souvent de le faire. Cet acte radical qui dit « je te sors à tout jamais de ma vie». Ce n’est pas pour punir l’autre, mais pour couper la souffrance à la source.
Le lien aux autres me fait mal, souvent. Ma mère le sait. Elle a passé des soirées entières à consoler mes chagrins d’enfant, quand mes copines étaient sanguinaires et que mon monde s’effondrait sans aucune demi-mesure ni prise de distance.
C’est la raison pour laquelle les souffrances de mon fils à l’école me sont insupportables. Quand il est choisi en dernier pour constituer une équipe de balle-au-prisonnier, je vois son malaise, sa gêne, son chagrin derrière ce sourire qu’il affiche pour garder la face. Et j’ai envie de tout cramer. J’ai envie de l’enrouler dans un papier bulle molletonné et de le cacher sous mon pull.
Mon fils est câblé comme moi : il perçoit l’autre. Et si c’est bien souvent un atout, c’est aussi une fragilité immense.
Le monde est dur pour les rêveurs. Et je sais que nous sommes nombreux à ressentir cette sensibilité exacerbée, souvent mal calibrée.
Alors je n’ai qu’une idée en tête : soyons tendres entre nous. Ce n’est ni galvaudé, ni surfait, ni inutile. C’est profondément humain et c’est là que commence la compréhension de l’autre.

Je vous donne rendez-vous ici souvent, sur ce Courrier Du Sensible, pour questionner le monde et faire la part belle au sensible.
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